z'EST d'Europe   

 

     

 

L'idée européenne,

De la Première à la Seconde Guerre Mondiale

Troisième volet de la réflexion sur l'histoire de l'Europe et de l'idée européenne (ou plutôt des idées européennes)

 

                                                                                     seconde bataille de la Marne                                                                                    blockhaus allemand

            La guerre a provoqué un choc important dans les sociétés européennes. Vie culturelle et sociale agitée, politiques nationales et internationales marquées simultanément par une volonté de pacification et une agressivité importante, économie qui peine,… les années 20 et 30 sont difficiles pour l'Europe.

            Les soldats et les civils sont nombreux à souhaiter que cette guerre soit "la der des der". On assiste à une montée du pacifisme, sur laquelle il n'est sans doute pas la peine de revenir. Rappelons toutefois que le pacifisme s'étend et ne touche plus que (ou principalement) les milieux socialistes. Rappelons aussi les espoirs nés de la "grande lueur à l'Est", en URSS. Mais à côté de cet universalisme naissent ou se développent des mouvements paneuropéens.

  

  Coudenhove-Kalergi                    La Société des Nations lors de sa session d'ouverture.                    Aristide Briand
Genève, 15/11/20

            La SDN s'est retrouvée, contre le gré de ses inspirateurs, un instrument avant tout européen (non-ratification du traité par le Sénat américain), et plutôt inefficace. Mais, inspirés par la même aspiration en la "sécurité collective",  fleurissent les associations et les comités favorables à l'idée de fédération des Etats européens déjà évoquée par Kant et Hugo auparavant. Union douanière européenne, mouvement "Paneuropa" du comte Coudenhove-Kalergi, et autres : ces mouvements, aux effectifs réduits, n'en ont pas moins une certaine importance car leurs membres côtoient –ou sont– les décideurs politiques et économiques. Un exemple : Aristide Briand, ministre des Affaires Etrangères français, soutient Coudenhove-Kalergi, et devient même président d'honneur du mouvement. Il présentera, en 1929, un projet d'union européenne. Avec Stresemann, son homologue allemand, il s'était attaché à rechercher des moyens pacifiques de cohabiter. Certes, il faut faire ici la part des manœuvres politiques et géostratégiques. Mais cela ne peut masquer un réelle conviction du "pèlerin de la paix" et de son interlocuteur d'outre-Rhin.

            Mais un mouvement opposé, revanchiste, se développe également. En Allemagne, certains dénoncent le Diktat de Versailles et disent que les socialistes, en le signant, ont donné un "coup de poignard dans le dos". La situation est également délicate en Autriche? Mais le pays est tellement abattu que les déçus de la paix se tournent plus facilement vers leur voisin allemand, encore puissant, qu'ils ne cherchent à redresser l'Autriche par elle-même.

            Plus à l'Est, le chaos est total. Ou presque. La Pologne renaît. La réalisation de l'unité est étrangement simple pour un pays qui était divisé entre occupation allemande, autrichienne et russe depuis 123 ans. Mais ne peut-on pas y voir une nouvelle manifestation du nationalisme du 19° siècle, qui se réalise avec quelque retard? Quoi qu'il en soit la situation n'est pas rose. La Pologne est attaquée par la Russie. Les soviétiques ont en effet l'espoir d'atteindre Berlin, et, de là, de donner une impulsion définitive à la révolution mondiale. La Pologne reçoit l'aide française, mais sans doute doit-on voir là au moins autant une façon d'éviter ce que le gouvernement français voyait comme une catastrophe qu'une marque d'attachement à la Pologne indépendante.

            Plus au sud, les Etats nés du démantèlement de l'empire austro-hongrois connaissent des crises sociales et politiques. Les minorités – le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'a pas été respecté intégralement – s'agitent. Le moment n'est pas celui de penser à une unité du continent. D'autant plus que les pays de l'est sont nombreux à connaître des problèmes politiques : expérience communiste de Bela Kun en Hongrie, vite réprimée, dictature de Piłsudski en Pologne,… Le pays le plus stable et le plus arrimé à l'Europe est la Tchécoslovaquie.

            Encore qu'il est difficile de parler d'une Europe. Malgré les efforts des pacifistes ou des paneuropéens, ce qui domine dans l'Europe des années 20 c'est la division, le chacun pour soi, les tensions. La France, malgré un relatif rapprochement avec l'Allemagne, cherche à l'affaiblir et constitue contre elle un système d'alliances de revers avec, en particulier, la Tchécoslovaquie et la Pologne. L'Allemagne de Weimar signe avec un de ses plus dangereux ennemis, l'URSS, un traité secret, qui lui permet d'entraîner son armée et de tester ses armes, alors que cela lui est interdit par le traité de Versailles.

Pour une carte de l'Europe en 1939, cliquez ici .

La compétition entre les pays européens n'est pas uniquement militaire : ainsi la France et le Royaume-Uni "font la course" pour rétablir la convertibilité de leur monnaie en or, et redevenir l'égal du dollar après que la conférence de Gênes  en 1922 a mis fin au Gold Standard et instauré le Gold Exchange Standard.

            Certes, les tensions vont diminuant. Ainsi, les années 24-29 sont celles d'une détente franco-allemande. Mais la crise économique et politique des années 30 réduit à néant les maigres efforts de coopération.

            Après le krach de 1929, les pays européens sont touchés par la crise économique. Loin de coopérer, ils cherchent à s'en sortir seuls. Choc des nationalismes économiques, moins sanglant que la guerre, mais fort destructeur quoi qu'il en soit. La Grande-Bretagne, pays du libre-échange, instaure des barrières douanières dès 1931 et se replie sur son empire colonial. Les dévaluations sont aussi utilisées. Certes, les pays qui dévaluent leur monnaie sont plus compétitifs à l'export, et l'importation y est renchérie, et ils résistent donc mieux que les pays qui ne dévaluent pas. Mais si tous les pays dévaluent, aucun n'obtient ces avantages, ou seulement pour une courte durée, et le système monétaire est déstabilisé, ce qui contribue à renforcer la crise. Le "chacun pour soi" n'est pas la solution. C'est pourtant lui qui l'emporte.

            Au même moment, le projet Briand d'union européenne, présenté à la SDN en septembre 1929 échoue. Briand et Stresemann meurent peu après.

            Les années 30 sont celles de la montée de l'extrême droite et du fascisme dans de nombreux pays d'Europe. Disons le tout de suite : l'alliance entre l'Allemagne nazie et l'Italie mussolinienne n'était pas inévitable, pas plus que la paix de Versailles ne devait nécessairement entraîner un deuxième affrontement mondial. Bien sûr, les frustrations des vaincus et de certains vainqueurs ont joué, et les démocraties n'ont pas su réagir. Ce qui ne veut pas dire que la guerre était inévitable, ni que les démocraties n'ont pas tenté de l'empêcher.

                

Mussolini sur fond de Rome antique                            Hitler et Mussolini                                        Hitler en chevalier du Reich

            Il n'est sans doute pas nécessaire de revenir sur l'avènement de Mussolini ni d'Hitler. Disons simplement que, si au début Mussolini fascinait Hitler, il n'y en avait pas moins une lutte pour l'influence sur l'Europe danubienne. L'Europe, pour chacun d'eux, devait être une Europe soumise à leur pays. Est-ce un hasard si le Duce s'appuyait sur des évocations de l'Empire Romain, ou si Hitler voulait construire le Troisième Reich, le "Reich pour mille ans"? Mais vers 1935, le Führer et le Duce sont parvenus à un modus vivendi, et même à une alliance. Si les dictatures et les régimes autoritaires se multiplient en Europe (Portugal de Salazar, Pologne de Piłsudski, …), c'est souvent un moindre mal puisque les fascismes ne parviennent ainsi pas à passer. L'Allemagne et l'Italie sont les seuls réels fascismes à vocation de domination sur l'Europe ou une partie de l'Europe.

            Il serait vain et fatigant de faire une chronologie des relations intereuropéennes dans les années 30. Les fascismes, comme les démocraties, hésitent. Avec qui s'allier? Et contre qui? L'Europe est plus que jamais, menacée, mais nul ne sait comment la situation va évoluer. La France cherche à se protéger de l'Allemagne (alliances de revers,…), Le Royaume-Uni tente de se la concilier un moment (accord naval,…). Mais l'abandon par Mussolini de ses prérogatives sur l'Est et le "Lebensraum" du Reich, combiné à une similitude des points de vue des leaders conduit à un rapprochement des fascismes et à la constitution de l'axe Rome-Berlin.

            La guerre d'Espagne, l'Anschluss (mars 38), la crise des Sudètes et la conférence de Munich (septembre 38), témoignent des efforts vains des démocraties contre l'expansionnisme et l'agressivité fascistes. L'Europe démocratique contre les fascismes qu'on serait tentée d'y voir n'est pour autant pas une réalité. La France est alliée à des régimes autoritaires en Europe de l'Est, par exemple. Mais la défense de la paix devient un prétexte pour abandonner ses alliés, tchécoslovaques dans un premier temps, polonais ensuite. Si l'invasion de la Pologne entraîne la déclaration de guerre à l'Allemagne, les armées française et anglaise ne bougeront pas pendant encore de longs mois.

            La guerre voit au début la mise en place d'un ordre fasciste sur l'Europe, et de la mise au pas de l'Europe. L'Europe vit à l'heure nazie. Ne revenons ni sur les collaborations, ni le génocide des juifs, ni les privations imposées aux populations. Une conscience commune naît peut-être à cette époque, mais le chacun pour soi domine encore. Les mouvements de résistance qui se développent –rendons leur encore hommage- ne sont pas toujours l'expression du seul humanisme, ni de l'attachement à la démocratie. Les résistants sont issus d'origines sociales, intellectuelles  et politiques diverses. Résistants nationalistes, résistants communistes, … du moins l'épreuve a-t-elle le mérite de les faire se côtoyer, se comprendre parfois. Ce qui n'empêche pas des rivalités. Tout comme dans le commandement interallié, ou aux plus hauts postes de la Résistance française. Mais, malgré les conflits, on peut légitimement penser que la lutte contre un ennemi commun, en obligeant à mettre en sourdine les oppositions politiques entre alliés de circonstances, a contribué à permettre le dialogue et l'échange, entre autres au sujet de l'Europe. L'Europe que nous connaissons ne naît pas de la résistance contre l'Allemagne nazie, bien évidemment. Mais le fait que ses fondateurs aient eu pour leur grande majorité cette expérience en commun ne doit pas être négligé.

 

            La construction de la CEE puis de l'UE viendra au prochain numéro. Espérons, en attendant, que la seconde guerre mondiale ait marqué la dernière tentative de construire un empire national sur toute l'Europe. Notre Europe est en effet une Europe internationale, une Europe du dialogue, et non celle d'un pays dominant. Mais a-t-elle vocation à être une Europe des nations pu une Europe fédérale? Le débat est réservé pour le prochain  numéro...

par Néel Travers


N° 4 -  avril -  La construction européenne

 

 

 

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