z'EST d'Europe 

 

Dossier :

les nouveaux membres de l’Union Européenne ne sont pas le cheval de Troie de l’Amérique

 

 

Les liens historiques entre nouveaux membres de l’Union Européenne et les Etats-Unis

La guerre en Iraq et les querelles diplomatiques qu’elle a déclenchées, ont vu l’Europe se diviser dans les premiers mois de l’année 2003 : une nouvelle Europe transatlantique contre une « vieille Europe européenne », selon la sibylline remarque du ministre de la défense américain, Donald Rumsfeld. A cette occasion, l’opinion publique d’Europe de l’Ouest semble avoir découvert que les nouveaux membres de l’Union Européenne avaient des liens forts avec les Etats-Unis. On a oublié aussi que pendant les quarante années de guerre froide les Etats-Unis ont été un refuge pour les intellectuels, ont financés les mouvements dissidents, et symbolisé le contre modèle soviétique pour les populations d’Europe centrale et orientale, tandis que l’Union Européenne semblait se construire à l’abri du rideau de fer. A titre d’exemple de la relation « américano-est-européenne », on peut citer la fondation Kosciuszko, qui rassemble les émigrés polonais sur le territoire américain depuis 1925. Il convient donc de s’interroger sur les raisons de cette proximité.

Tout d’abord, il existe des liens forts entre les pays d’Europe centrale et les Etats-Unis car depuis longtemps, ces derniers représentent un espace idéalisé porteur de tous les rêves de vie meilleure. Le pays des self-made men a attiré bon nombre d'européens de l'Est depuis la fin de la Première Guerre Mondiale. La communauté polonaise aux Etats Unis est ainsi très importante. Cela influence  les candidats à l'émigration, et en particulier les jeunes diplômés plus volontiers enclins à partir de l'autre côté de l'Atlantique qu'à  rester sur un continent où leurs perspectives d'avenir sont moins brillantes.

Si les Européens de l’Est ont été attirés par ce pays « étincelant » que sont les Etats-Unis (on peut là évoquer véritablement l’expression « rêve américain »), il faut ajouter qu’une bonne partie de la population, à peine sortie d'un demi-siècle de "communisme", s’est appropriée le modèle socio-économique américain. On peut certes critiquer l'excessivité des positions alors adoptées. Mais les faits sont là. Dès le début, toute idée d’une troisième voie (celle d’une réforme interne vers le socialisme de marché ou d’une économie planifiée avec un marché réglementé) est abandonnée au profit du libéralisme rigoureux. Pour le ministre fédéral des Privatisations de la Tchécoslovaquie, Tomas Jezek, au début des années 1990 : « toute recherche d’une troisième voie est le moyen le plus sûr pour faire partie du tiers-monde ». Ce « capitalisme utopique » incarnant avec ses mots d’ordre antiétatiques le courant le plus éloigné du communisme, apparaissent comme la nouvelle religion des gouvernements et des populations, qui s’identifient aux doctrines de l’efficacité et de la richesse. Le modèle anglo-saxon a séduit l'Europe de l'Est, le modèle rhénan ou français, non. Même si cette voie de transformation a provoqué des difficultés sociales, pour autant le modèle ouest-européen n’en est pas devenu plus séduisant car il est lui-même en crise, confronté au chômage, à une incapacité de favoriser une croissance économique forte, à des déficits en matière de santé ou de sécurité sociale.

Il apparaît donc que si les Européens de l’Est ont été attiré par les Etats-Unis, c’est parce que les dirigeants de ce pays avaient une vraie ambition, une raison d’être. Si l’Union Européenne veut être désormais attractive, elle ne pourra plus se contenter d’une définition par défaut (l’Europe non communiste) mais devra affirmer véritablement ses objectifs.


 

Les nouveaux membres de l’Union Européenne et l’OTAN

Entre 1989 et 1991, un monde s'écroule. Mais les conséquences de l'ordre bipolaire de la Guerre froide et de la soumission à l'URSS se font encore sentir.

Ainsi l'attirance de l'Est envers les Etats-Unis peut s'expliquer par leur image de libérateurs et de démocrates. Vainqueurs de la Guerre froide, les Etats Unis ont fait la preuve de leur puissance, alors que l'Europe de l'Ouest (et au premier rang l'UE) ne semblait montrer que ses faiblesses. De cette approche ressort l'idée que l'OTAN (et à travers elle les Etats Unis) est la seule super-puissance militaire, donc la seule garante de stabilité et de sécurité.

D'où des velléités d'entrer dans une alliance atlantique pour se défendre contre un ennemi dorénavant inexistant. Mais la peur du fantôme soviétique (pour ne pas évoquer un "spectre") n'explique pas tout. Les futurs membres de l’Union européenne peuvent également se sentir plus proches et favorables des Etats-Unis car une collaboration avec ce pays ne suppose pas un abandon quelconque de souveraineté, souveraineté que les anciens Etats du bloc soviétique viennent de retrouver et ne sont pas prêts à céder.

Quand bien même ils accepteraient l'idée de l'Europe de la défense, force est de constater que celle-ci n'est pas pour maintenant. Ce n'est qu'à Maastricht que la politique étrangère de sécurité commune a commencé à avancer. Mais à un rythme peu élevé. L'Europe ne dispose pas encore d'un véritable bras armé. La responsabilité états-unienne dans cette faiblesse de l'Europe de la défense n'est certes pas à négliger, mais, après tout, le projet ne convainc pas non plus l'ensemble des Quinze.


 

L’Union Européenne face à l’héritage de ses nouveaux membres

Lors de l’intervention en Irak, il est évident, au vu des différents sondages d’opinion, que les gouvernements nationaux n’ont pas toujours agi de concert avec leur population. Bien au contraire, les opinions publiques se sont montrées, dans les pays rejoignant l’UE au 1er mai, majoritairement hostiles à une guerre lointaine, et ceci même dans les pays dont les armées ont participé à la guerre. « Alors que les combats touchaient à leur terme et que le spectre d’un enlisement militaire avait disparu, le 16 avril 2003, un sondage évaluait à 53% la part de Polonais hostiles à l’intervention » [1].

En fait, il s’avère que l’américanisme des pays d’Europe centrale et orientale n’est en aucune contradiction avec leur appartenance et engagement européens. Historiquement, les pays comme la Pologne, occupés à plusieurs reprises par la Russie ou l’Allemagne, sont naturellement sensibles à la domination d’un quelconque empire qui les entoure.  La peur de se sentir dominé par le couple franco-allemand est une raison de plus de développer le partenariat avec les Etats-Unis. Ne pas jouer un rôle de second au sein de l’Union Européenne est un motif suffisant pour se tourner vers les Etats-Unis pour ces jeunes « pays », qui ont retrouvé leur souveraineté il y a 15 ans seulement.

Mais l’Union Européenne n’est bien sûr pas seulement un repoussoir : la majeure partie des IDE (investissements directs étrangers proviennent d’Allemagne et de France). De plus l’UE fournit de nouvelles perspectives d’expansion économique et sociale, par le biais des programmes de cohésion. L’européanisme avait déjà fait ses preuves lors des divers référendums d’adhésion de 2003, qui malgré des taux de participation assez bas, prouvait la forte attirance des nouveaux membres pour l’Union Européenne.

L’Europe en est encore au stade de la construction, elle n’est qu’un projet qui prend difficilement forme. Ce sera aux Européens de l’Est, et aux Européens en général, de définir leur identité.  « Capitale la plus pro-américaine de l’Europe occidentale dans les années 1950, Bonn en déclin a cédé sa place à Varsovie renaissante ». L’Histoire se répète, affirme Susanne Nies[2] ; l’Allemagne était hier critiquée par De Gaulle pour la profession de foi américanophile ajoutée au Traité de l’Elysée, et aujourd’hui, ce sont les pays d’Europe Centrale et orientale qui se font rappeler à l’ordre, entre autres par … l’Allemagne. 

                Il semble finalement que l’américanisme forcené des nouveaux membres de l’Union Européenne ne soit qu’une chimère française. Selon Pierre Moscovici, « en France, on aime bien penser que l’Union Européenne est un prolongement de notre Nation. »[3]  C’est à dire que nous ne nous rendons plus compte du décalage entre nos aspirations –une Europe à la française- et la réalité – une Europe aux multiples visages. La condescendance affichée par le Président de la République M.Chirac, qui affirme en réaction à la « Lettre des Huit », que certains pays ont « manqué une occasion de se taire », est révélatrice d’une Europe en panne, car fermée à la diversité.

 

Au moment où l’on élargit les frontières de l’Union Européenne, il semble indispensable de redéfinir les ambitions, le projet européen et d’écouter les points de vue divergents, et les aspirations de nos nouveaux compagnons de route.  Espérons que la réunification européenne contribuera à forger une identité commune…

 

par Adrien Brun et Camille Lancelevée

avec l’aide de Néel Travers et Vaclav Lebeda 


 

[1] N. Radagaru, « L’Europe centrale et orientale » in P.Boniface, 2003

[2] Susanne Nies. La Pologne, l’Allemagne du traité de l’Elysée ? Mai 2003

[3] Pierre Moscovici, conférence à Sciences-Po, Dijon, Avril 2004

 

 

Accueil z'EST d'Europe Rubriques Liens Contact

 

©  z’EST d’Europe, 2003