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Croatie : carnet de route

Une échappée balkanique à la veille de l’élargissement 

 

 

Par la fenêtre de l’autocar parti le matin de Ljubljana « la bien aimée » - capitale de la Slovénie-, je sens le paysage changer imperceptiblement. Une fois franchie la frontière slovène au niveau de Trieste – et ce avec une facilité déconcertante, décevante même-, les vallons boisés des alentours de Trieste font place aux montagnes. En traversant le péninsule de l’Istrie, la route serpente dans une vallée encadrée de hauts plateaux et de sommets qui défient l’horizon en amenant le regard toujours plus loin, là-bas dans la brume, ou ici, tout près, sous le soleil qui pleut entre les nuages.

A Opatija, première halte véritable sur la route de Pula, le voyageur est surpris par la végétation luxuriante qui borde l’Adriatique et envahit les villas abandonnées auxquelles on invente une histoire. Lieu de villégiature habsbourgeoise, réquisitionnée par les autorités communistes sous la férule de Tito pour devenir un quelconque bâtiment administratif, elle a désormais pour seuls locataires des éclats de verre, des seringues et des slogans anarchistes. En ce mois d’Avril, flotte un air d’ultime répit dans les ruelles de la station balnéaire. Avant que les hordes de touristes allemands et italiens n’envahissent les hôtels et casinos, les femmes étendent le linge sereinement, les maçons maçonnent et les pédalos hibernent. Je marche le long de la côte. Mais il faut regagner le car qui nous mène entre montagnes et mer à Pula, à la pointe sud de l’Istrie.

Le soir est doux et lumineux sur Pula. Le couchant donne à voir les îles Brijuni et les grues dégingandées du chantier naval. Précisément, ces grues, vaillantes, nous rappellent à l’ordre de la modernité car, en errant dans la ville qui porte les vestiges millénaires de la présence romaine, on aurait presque tout oublié du temps et de la géographie ; on aurait cru à une escapade en Italie, au fil des pavés polis, des jardins cachés, secrets, et du linge qui sèche entre deux façades. D’ailleurs les Italiens constituent une minorité importante et reconnue et jouissent de droits civiques spécifiques ; à Pula on trouve une pizzeria dans chaque rue et on lit les noms des rues sur deux panneaux, l’un croate, l’autre italien. Sur ces mêmes panneaux on découvre avec surprise qu’il n’y a pas eu en Croatie de procès Nuremberg de l’urbanisme puisque à Pula comme à Opatija et à Rijeka –plus connue sous le nom de Fiume jusqu’à son rattachement à la Yougoslavie en 1947- il y a une place Tito, une avenue Tito...

C’est peut-être dans cette cohabitation des héritages multiples que se révèle le mieux le Nord de la péninsule balkanique, entre la culture méditerranéenne et l’identité slave, entre la prégnance du passé titiste et l’horizon du développement ouvert par la manne touristique. La journée du lendemain est une confirmation de ce sentiment nocturne. Ce matin-là, nous gagnons Pula par les faubourgs. Les hommes en bleu de travail fument à la pause, font un tour de moto, le linge sèche, une femme vend des fruits et des légumes au milieu d’un carrefour, une autre, qui a appris le français il y a longtemps et arbore tailleur et sac à main, distribue des réclames pour des scooters criards. A deux pas de l’arsenal c’est Pula du XIX° et de l’entre-deux guerres qui nous attend. Sur la place une fontaine murmure, au coin il y a le bâtiment de la poste avec son escalier art moderne gardé par deux Cerbères iconoclastes qui confisqueraient presque nos appareils photos, aux terrasses ombragées on boit du café italien amer, près de la porte romaine James Joyce songeur reste impassible sous son parasol, enfin, au marché on achète des fruits en respirant les fleurs. Plus tard, assise sur les plus hautes marches du Colisée, je contemple tour à tour entre les arcades de pierre les grues de l’arsenal, les mats des voiliers de plaisance, les toits de tuile de la ville, les coupoles des églises et les murailles de la forteresse érigée au XVIII° siècle pour asseoir la domination de la ville sur la baie. Ce soir, dans nos têtes, valsent mille images de Pula mais aucune ne correspond à celle que nous avions ébauchée à la lecture des guides et journaux.

 

Si le retour est cruel, les réticences paresseuses à reprendre le droit fil de cette année d’études dédiée à l’Europe Centrale et Orientale sont amoindries par une assurance nouvelle quant à ma « ferveur » européenne. Pas d’angélisme bien entendu : je ne saurais oublier le chômage qui frappe durement la Croatie (23%) ni les macules du nationalisme. Mais cet aperçu – si incomplet soit-il – de l’Europe balkanique et les longues heures d’observation silencieuse derrière la vitre de ce car m’ont laissé un sentiment de proximité qui va dans le sens de l’élargissement du 1er mai et en prolonge le mouvement vers ces proches voisins balkaniques que l’Europe a laissé presque avec indifférence se déchirer dans la décennie précédente mais qui, avec l’entrée de la Slovénie, ont désormais une clef d’accès à une Europe de paix.

 

Madeleine Leroyer, après un z’est de vacances.

 

 

 

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